"La célébre chanteuse Beggar Hadda mourût mendiante et moitié folle, dans la rue a Annaba. La commémoration de sa fin tragique nous rappelle la précarité du métier d'artiste qu'on peut mesurer chez nous à l'aune de l'ingratitude des responsables car chacun sait que la grande dame de la chanson bédouine avait contribué en son temps à la fondation de ce pays dont elle a admirablement chanté et accompagné le geste nationale.
Mais à la réflexion cette évocation n'aura pas pour but d'accabler davantage ceux qui sont censés veiller sur le statut de l'artiste puisque le cas symptomatique de Beggar Hadda refléte on ne peut mieux l'état de déperdition dans lequel se trouve la culture d'une manière générale dans notre société, aussi c'est l'Algérie entière qui devrait avoir honte, aujourd'hui, de la manière dont s'est éteinte son étoile.
Intéressons-nous d'abord a cette diva du bédouin qui a incarné la femme rurale et le douar (terroir), son lieu d'inspiration. Son riche répertoire regorge de subtilités et d'une grande sagesse paysanne. Mais parfois sa voix nasillarde rend cet art sans artifice complètement inintelligible. La première écoute surprend souvent par le timbre spéciale de la voix et la simplicité des paroles. Mais cette altération notoire d'el KHENCHA est loin de constituer un quelconque handicape pour les initiés. Au contraire ces derniers y décèlent un charme irrésistible. Puis si on y prête plus l'oreille, on perçoit alors une pointe de lyrisme, de la poésie et beaucoup de "vécu", le dialecte et l'accent de Beggar Hadda renvoient à l'extrême est du pays où naquit la cantatrice un 1er juin 1921 à DREAN dans la willaya de Souk-Ahras. Son particularisme tient du fait que sa contrée d'origine a longtemps été le théâtre d'atroces combats contre le colonialisme et qu'elle était durant la guerre de Libération elle-même l'égérie des troupes de la fameuse base de l'Est stationées aux confins de l'Algérie où Beggar Hadda venait défendre des valeurs qui galvaniseront à jamais des milliers de soldats de L'ALN. Elle ne chantera pas uniquement les faits d'armes et l'héroisme des djounouds mais elle pleurera aussi souvent les pertes et les malheurs. YA DJOUNDI KHOUYA et DAMOU SAYEH MABINE EL OUYDENE, resteront des chants patriotiques qui décrivent la dure réalité du maquis et qui suggèrent la loyauté et le sacrifice suprême des chouhada. Dans le registre sentimental Beggar Hadda chantera merveilleusement l'amour dans une langue métaphorique à faire pâlir tous les crooners de la planète. Jugez-en par ce court extrait dans lequel ce petit bout de femme ( qui etait en fait une femme et demie) se disait capable, pour assouvir son désir de réduire une montagne en poussières ! YA EL KEF EL AALI TOUATA : WELLAH DDAK KHATINNI N CHOUFE HBIBI OU NAOUEDE N ROUDEKE intime -t-elle a un éminent sommet, l 'ordre de s'incliner pour lui permettre
de voir enfin son bien aimé."
Le Matin, 5 novembre 2002
MOHAMED -CHRIF LACHICHI
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