Morsott 1894-2012


Dans les nuits de Chongqing, les lourds rideaux aux lamelles de plastique translucide s’ouvraient parfois sur de vastes salles qu’éclairait seulement la lumière sourde des écrans alignés. C’était l’automne de 2007 et quand la Chine m’ennuyait, je me réfugiais dans l’un des cafés internet de Huang Jiao Ping. L’endroit était propice aux longues dérives dans les méandres du web. C’est donc par hasard que j’ai découvert la phrase suivante, extraite d’un recueil de textes,  Zoos humains, Aux temps des exhibitions humaines, publié en 2002 aux éditions La Découverte.
«On note aussi la présence d’une caravane algérienne de 20 personnes recrutées à Morsott dans l’extrême-sud, cornaquée par un attaché au gouvernement général d’Alger nommé Depont avec huit chameaux (dont un méhari blanc) et deux chefs de tente.»
Immanquablement ces quelques lignes me révélèrent une perspective inédite, à la fois enthousiasmante, parce que j’y découvrais un point nouveau dans la construction de l’imaginaire familial, et glaçante puisqu’elle inscrivait cet imaginaire dans un contexte idéologique brutalement raciste, scientifique, implacable, érigé en un système qui accompagne et justifie le fait colonial.
Je m’explique.
Mon père est né à Morsott, daïra d’El Aouïnet (ex Clairefontaine), wilaya de Tébessa, en Algérie, en 1941. Morsott est au centre du territoire traditionnel de la confédération tribale des Ouled-Sidi-Yahia-ben-Taleb, situé aux confins de l’Algérie et de la Tunisie. Il s’installe en France au début des années 60 et entame un parcours caractéristique de l’immigration maghrébine dont je ne relèverai ici qu’un point qui me semble important : la rupture, voire l’effacement de la mémoire familiale. Ce phénomène est aujourd’hui bien connu. Les sociologues et les historiens de l’immigration l’expliquent par le complexe d’infériorité des colonisés que perpétuent cette génération d’immigrés, par le désir surtout, plus ou moins conscient, de ne pas transmettre une mémoire qui apparaît comme un handicap à l’intégration à la société française.
Rupture de la mémoire familiale, mais aussi perte de la langue, mise à distance, éloignement des traditions, de la religion, instaurent une zone d’ombre, un silence, amplifié aussi bien par l’euphorie consumériste des Trente Glorieuses, ici en France, que par la construction, là-bas en Algérie, d’une identité nationale, arabe, musulmane et socialiste.
Ainsi débute l’enquête :
«On note aussi la présence d’une caravane algérienne de 20 personnes recrutées à Morsott dans l’extrême-sud, cornaquée par un attaché au gouvernement général d’Alger nommé Depont avec huit chameaux (dont un méhari blanc) et deux chefs de tente.»
Ces 20 personnes furent donc recrutées à Morsott et exhibées dans un « village exotique », appelé aussi « village nègre », indigène ou zoo humain, à l’Exposition Universelle, Internationale et Coloniale de Lyon en 1894.
En lançant les moteurs de recherche, je parviens à reconstituer une partie de cette histoire. Sur Ebay, je trouve un petit coffret à
bijoux orné d’une image du Palais des Expositions au parc de la Tête-d’Or, un verre gravé, souvenir d’une visite à l’Exposition, des
médailles commémoratives, des affiches mêlant cornes d’abondances, produits et animaux exotiques, ombrelles et robes à volants, des cartes postales enfin : le Palais de l’Algérie, le Pavillon de la Tunisie, celui du Tonkin. Sur le site des archives municipales de Lyon, je consulte des journaux d’époque : l’Illustration, l’Univers Illustré, le Progrès Illustré, le Bulletin Officiel de l’Exposition, …
«On sait que le gouverneur général de l’Algérie, afin de compléter le caractère ethnographique et pittoresque de sa belle exposition du parc de la Tête-d’Or, a lui-même organisé et envoyé à Lyon une caravane installée sous deux tentes, à la suite du pavillon de l’Afrique Occidentale. Cette caravane composée de vingt arabes de l’Extrême-Sud et de la tribu des Ouled-Sidi-Yahia-ben-Taleb, possède huit chameaux, dont un méhari blanc, chameau de guerre du pays Touareg et coureur du désert. Afin de parfaire le côté très couleur locale de cette exhibition saharienne, nos braves arabes organisent en ce moment une tente-restaurant, où il ne sera offert que de la cuisine indigène : couscouss, méchoin (sic), etc... et où on ne dégustera que des vins algériens pour ceux qui ne sont pas adeptes du Prophète. Cette innovation achève de compléter la reproduction de la vie désertique en plein parc de la Tête-d’Or et n’est pas un des moindres attraits de l’Exposition. L’habile crayon de notre collaborateur M. Girrane, a reproduit pour nos lecteurs un des chameaux de cette curieuse caravane, portant une jolie Lyonnaise. Rien n’est amusant comme le contraste de cette moderne et froufroutante petite femme avec ce véhicule saharien.» (Le Progrès illustré, 24 juin 1894, page 8).
De pages en pages, l’anecdote s’étoffe, un récit  s’amorce :
En 1893, profitant de l’enthousiasme que suscitent les Expositions Universelles, les grands bourgeois, industriels et commerçants de Lyon, par l’intermédiaire de la Chambre du Commerce, décident d’organiser leur propre exposition et de lui donner une ampleur considérable. Comme Paris en 1889, Lyon aura ses palais de verre, sa tour métallique, son ballon ascensionnel et ses villages nègres. Ulysse Pila, membre de la Chambre du Commerce, se rend en Algérie et en Tunisie pour décider les gouvernements de ces deux pays à participer d’une façon brillante à l’Exposition de Lyon (Bulletin Officiel de l’Exposition Bulletin Officiel de l’Exposition, avril 1894). Il est reçu à Alger par Jules Cambon, gouverneur général, porteur de lunettes et de rouflaquettes, qui par ailleurs distribue les terres aux colons. Cambon est enthousiaste : le Palais de l’Algérie sera une réplique du Palais du Hamma, on y trouvera pêle-mêle les meilleurs vins d’Algérie, les tapis et les cuirs, toutes sortes d’artisanats, des graphiques de production, des cartes dressant un parallèle entre la mission colonisatrice de la France et l’expansion de l’Empire Romain en Algérie. Le Palais sera gardé par de fiers Spahis en tenue traditionnelle du plus bel effet. Et, à la suite du pavillon de l’Afrique Occidentale, se dresseront deux tentes des Ouled-Sidi- Yahia-ben-Taleb accompagnés de dromadaires (dont un méhari blanc sur lequel on insiste beaucoup), des sloughis (lévriers du désert) et quelques Touaregs qui ne gâcheront rien. À leur charge, la préparation des couscous et des méchouis, la promenade des froufroutantes petites femmes, les représentations de simili fantasia… Nos braves arabes et leur décor de carton-pâte réjouissent les Lyonnais en goguette qui applaudissent également les Amazones du Dahomey et les guerriers de la Cochinchine.
La lecture des journaux fait sourire. La description du Palais de l’Algérie est même tordante : c’est Frédéric Moreau délirant, c’est Bouvard et Pécuchet ! On y trouve toute la morgue, toute la suffisance du 19ème. Les formules ampoulées révèlent tout le paternalisme, tout le racisme et le machisme du siècle. Que de bêtises et de condescendances crasses accrochées à ces barbes de patriarches !
Au détour pourtant de quelques rares dépêches sur l’état de santé des indigènes exhibés, à la lecture surtout du recueil Zoos humains, on découvre que la réalité est évidemment bien moins réjouissante, car ces spectacles et ces mises en scène apparemment innocentes véhiculent un discours racial qui affirme la supériorité de l’Occident et enferme le colonisé dans un imaginaire qui n’est pas le sien.
Que faire ?
Les archives municipales de la ville de Lyon sont accessibles par Internet et un court séjour m’a permis d’effectuer quelques
repérages dans cette ville que je connais si peu. J’en suis là et je ne crois pas pouvoir aller beaucoup plus loin si je me limite à ce côté de la Méditerranée. Une traversée s’impose pour répondre aux questions qui se bousculent :
Qui étaient vraiment ces vingt recrues ? Qui étaient cet Octave Depont dont la trace se perd ? Pourquoi justement à Morsott, ce village chié par Dieu un jour de colère, pour reprendre une formule de Rachid Boudjedra ? Ce recrutement était-il volontaire ? Que sont-ils devenus à la fin de l’Exposition ? Ont-ils rejoint une troupe folklorique pour de nouveaux spectacles ? Sont-ils retournés en Algérie ? Quels récits ont-ils rapportés ? Comment ont-ils été accueillis à leur retour ? Reste-t-il dans la mémoire des habitants de Morsott des souvenirs de cette histoire ? En existe-t-il une version en langue arabe ? Dans la tradition orale ?
Il me semble difficile de pouvoir répondre un jour à ces questions. Le souvenir même de ce premier voyage a dû s’effacer de la mémoire des habitants de Morsott, emporté par les nombreux bouleversements d’une histoire récente violente et traumatisante. Je ne suis d’ailleurs ni historien, ni sociologue, je n’ai pas ces formations. Et je ne cherche de réponses qu’empiriques, voire poétiques, dégagées de l’idéologie coloniale, du discours raciste comme d’une vision exotique. J’ai l’ambition de mener une enquête documentée à Morsott, passant ainsi de l’étude des cartes à l’arpentage du territoire. Il s’agira de basculer le point de vue en collectant des noms, des paysages, des visages et de reconstruire un récit, même fragmentaire, même fantasmé, ne relevant plus que de l’imagination, qui amplifie jusqu’à l’abattre la gravure de Giranne.
C’est aussi, qu’au-delà de cet épisode méconnu de l’histoire des Ouled-Sidi-Yahia-ben-Taleb : leur participation, contrainte ou volontaire, à la mise en scène de leur propre aliénation, je perçois comme un écho lointain à une histoire plus récente et plus personnelle, liée à l’immigration maghrébine.
Un nœud poétique est possible entre ces deux histoires, ces deux souvenirs, et j’y perçois le point de départ de quelque chose qui est à construire. Dans le cadre de ma pratique de la sculpture, je souhaiterais réaliser ensuite un ensemble figurant ces vingt recrues, leur donner un corps. Je ne peux pas dire grand chose de cet ensemble tant il sera déterminé par la première étape de la recherche
et par ses extensions plastiques dans l’atelier, mais je travaille actuellement à la réalisation de sculptures à partir d’empreintes du corps humain et cette technique me semble pertinente et en adéquation avec cette volonté de donner une matérialité à cette mémoire défaillante, fragmentaire et abîmée.