Dans les nuits de
Chongqing, les lourds rideaux aux lamelles de plastique translucide s’ouvraient
parfois sur de vastes salles qu’éclairait seulement la lumière sourde des
écrans alignés. C’était l’automne de 2007 et quand la Chine m’ennuyait, je me
réfugiais dans l’un des cafés internet de Huang Jiao Ping. L’endroit était
propice aux longues dérives dans les méandres du web. C’est donc par hasard que
j’ai découvert la phrase suivante, extraite d’un recueil de textes, Zoos
humains, Aux temps des exhibitions humaines, publié en 2002 aux éditions La
Découverte.
«On note aussi
la présence d’une caravane algérienne de 20 personnes recrutées à Morsott dans
l’extrême-sud, cornaquée par un attaché au gouvernement général d’Alger nommé
Depont avec huit chameaux (dont un méhari blanc) et deux chefs de tente.»
Immanquablement ces
quelques lignes me révélèrent une perspective inédite, à la fois
enthousiasmante, parce que j’y découvrais un point nouveau dans la construction
de l’imaginaire familial, et glaçante puisqu’elle inscrivait cet imaginaire
dans un contexte idéologique brutalement raciste, scientifique, implacable,
érigé en un système qui accompagne et justifie le fait colonial.
Je m’explique.
Mon père est né à
Morsott, daïra d’El Aouïnet (ex Clairefontaine), wilaya de Tébessa, en Algérie,
en 1941. Morsott est au centre du territoire traditionnel de la confédération
tribale des Ouled-Sidi-Yahia-ben-Taleb, situé aux confins de l’Algérie et de la
Tunisie. Il s’installe en France au début des années 60 et entame un parcours
caractéristique de l’immigration maghrébine dont je ne relèverai ici qu’un
point qui me semble important : la rupture, voire l’effacement de la mémoire
familiale. Ce phénomène est aujourd’hui bien connu. Les sociologues et les
historiens de l’immigration l’expliquent par le complexe d’infériorité des
colonisés que perpétuent cette génération d’immigrés, par le désir surtout,
plus ou moins conscient, de ne pas transmettre une mémoire qui apparaît comme
un handicap à l’intégration à la société française.
Rupture de la mémoire
familiale, mais aussi perte de la langue, mise à distance, éloignement des
traditions, de la religion, instaurent une zone d’ombre, un silence, amplifié
aussi bien par l’euphorie consumériste des Trente Glorieuses, ici en France,
que par la construction, là-bas en Algérie, d’une identité nationale, arabe,
musulmane et socialiste.
Ainsi débute
l’enquête :
«On note aussi
la présence d’une caravane algérienne de 20 personnes recrutées à Morsott dans
l’extrême-sud, cornaquée par un attaché au gouvernement général d’Alger nommé
Depont avec huit chameaux (dont un méhari blanc) et deux chefs de tente.»
Ces 20 personnes
furent donc recrutées à Morsott et exhibées dans un « village exotique »,
appelé aussi « village nègre », indigène ou zoo humain, à l’Exposition
Universelle, Internationale et Coloniale de Lyon en 1894.
En lançant les
moteurs de recherche, je parviens à reconstituer une partie de cette histoire.
Sur Ebay, je trouve un petit coffret à
bijoux orné d’une
image du Palais des Expositions au parc de la Tête-d’Or, un verre gravé,
souvenir d’une visite à l’Exposition, des
médailles
commémoratives, des affiches mêlant cornes d’abondances, produits et animaux
exotiques, ombrelles et robes à volants, des cartes postales enfin : le Palais
de l’Algérie, le Pavillon de la Tunisie, celui du Tonkin. Sur le site des
archives municipales de Lyon, je consulte des journaux d’époque :
l’Illustration, l’Univers Illustré, le Progrès Illustré, le Bulletin Officiel
de l’Exposition, …
«On sait que le
gouverneur général de l’Algérie, afin de compléter le caractère ethnographique
et pittoresque de sa belle exposition du parc de la Tête-d’Or, a lui-même
organisé et envoyé à Lyon une caravane installée sous deux tentes, à la suite
du pavillon de l’Afrique Occidentale. Cette caravane composée de vingt arabes
de l’Extrême-Sud et de la tribu des Ouled-Sidi-Yahia-ben-Taleb, possède huit
chameaux, dont un méhari blanc, chameau de guerre du pays Touareg et coureur du
désert. Afin de parfaire le côté très couleur locale de cette exhibition
saharienne, nos braves arabes organisent en ce moment une tente-restaurant, où
il ne sera offert que de la cuisine indigène : couscouss, méchoin (sic), etc...
et où on ne dégustera que des vins algériens pour ceux qui ne sont pas adeptes
du Prophète. Cette innovation achève de compléter la reproduction de la vie
désertique en plein parc de la Tête-d’Or et n’est pas un des moindres attraits
de l’Exposition. L’habile crayon de notre collaborateur M. Girrane, a reproduit
pour nos lecteurs un des chameaux de cette curieuse caravane, portant une jolie
Lyonnaise. Rien n’est amusant comme le contraste de cette moderne et
froufroutante petite femme avec ce véhicule saharien.» (Le Progrès illustré, 24 juin 1894, page 8).
De pages en pages,
l’anecdote s’étoffe, un récit s’amorce :
En 1893, profitant de
l’enthousiasme que suscitent les Expositions Universelles, les grands
bourgeois, industriels et commerçants de Lyon, par l’intermédiaire de la
Chambre du Commerce, décident d’organiser leur propre exposition et de lui
donner une ampleur considérable. Comme Paris en 1889, Lyon aura ses palais de
verre, sa tour métallique, son ballon ascensionnel et ses villages nègres.
Ulysse Pila, membre de la Chambre du Commerce, se rend en Algérie et en Tunisie
pour décider les gouvernements de ces deux pays à participer d’une façon
brillante à l’Exposition de Lyon (Bulletin Officiel de l’Exposition Bulletin
Officiel de l’Exposition, avril 1894). Il est reçu à Alger par Jules Cambon,
gouverneur général, porteur de lunettes et de rouflaquettes, qui par ailleurs
distribue les terres aux colons. Cambon est enthousiaste : le Palais de
l’Algérie sera une réplique du Palais du Hamma, on y trouvera pêle-mêle les
meilleurs vins d’Algérie, les tapis et les cuirs, toutes sortes d’artisanats,
des graphiques de production, des cartes dressant un parallèle entre la mission
colonisatrice de la France et l’expansion de l’Empire Romain en Algérie. Le
Palais sera gardé par de fiers Spahis en tenue traditionnelle du plus bel
effet. Et, à la suite du pavillon de l’Afrique Occidentale, se dresseront deux
tentes des Ouled-Sidi- Yahia-ben-Taleb accompagnés de dromadaires (dont un
méhari blanc sur lequel on insiste beaucoup), des sloughis (lévriers du désert)
et quelques Touaregs qui ne gâcheront rien. À leur charge, la préparation des
couscous et des méchouis, la promenade des froufroutantes petites femmes, les représentations de simili fantasia… Nos
braves arabes et leur décor de
carton-pâte réjouissent les Lyonnais en goguette qui applaudissent également
les Amazones du Dahomey et les guerriers de la Cochinchine.
La lecture des
journaux fait sourire. La description du Palais de l’Algérie est même tordante
: c’est Frédéric Moreau délirant, c’est Bouvard et Pécuchet ! On y trouve toute
la morgue, toute la suffisance du 19ème. Les formules ampoulées révèlent tout
le paternalisme, tout le racisme et le machisme du siècle. Que de bêtises et de
condescendances crasses accrochées à ces barbes de patriarches !
Au détour pourtant de
quelques rares dépêches sur l’état de santé des indigènes exhibés, à la lecture
surtout du recueil Zoos humains, on découvre que la réalité est
évidemment bien moins réjouissante, car ces spectacles et ces mises en scène
apparemment innocentes véhiculent un discours racial qui affirme la supériorité
de l’Occident et enferme le colonisé dans un imaginaire qui n’est pas le sien.
Que faire ?
Les archives
municipales de la ville de Lyon sont accessibles par Internet et un court
séjour m’a permis d’effectuer quelques
repérages dans cette
ville que je connais si peu. J’en suis là et je ne crois pas pouvoir aller
beaucoup plus loin si je me limite à ce côté de la Méditerranée. Une traversée
s’impose pour répondre aux questions qui se bousculent :
Qui étaient vraiment
ces vingt recrues ? Qui étaient cet Octave Depont dont la trace se perd ?
Pourquoi justement à Morsott, ce village chié par Dieu un jour de colère, pour
reprendre une formule de Rachid Boudjedra ? Ce recrutement était-il volontaire
? Que sont-ils devenus à la fin de l’Exposition ? Ont-ils rejoint une troupe
folklorique pour de nouveaux spectacles ? Sont-ils retournés en Algérie ? Quels
récits ont-ils rapportés ? Comment ont-ils été accueillis à leur retour ?
Reste-t-il dans la mémoire des habitants de Morsott des souvenirs de cette
histoire ? En existe-t-il une version en langue arabe ? Dans la tradition orale
?
Il me semble
difficile de pouvoir répondre un jour à ces questions. Le souvenir même de ce
premier voyage a dû s’effacer de la mémoire des habitants de Morsott, emporté
par les nombreux bouleversements d’une histoire récente violente et
traumatisante. Je ne suis d’ailleurs ni historien, ni sociologue, je n’ai pas
ces formations. Et je ne cherche de réponses qu’empiriques, voire poétiques,
dégagées de l’idéologie coloniale, du discours raciste comme d’une vision
exotique. J’ai l’ambition de mener une enquête documentée à Morsott, passant
ainsi de l’étude des cartes à l’arpentage du territoire. Il s’agira de basculer
le point de vue en collectant des noms, des paysages, des visages et de
reconstruire un récit, même fragmentaire, même fantasmé, ne relevant plus que
de l’imagination, qui amplifie jusqu’à l’abattre la gravure de Giranne.
C’est aussi,
qu’au-delà de cet épisode méconnu de l’histoire des Ouled-Sidi-Yahia-ben-Taleb
: leur participation, contrainte ou volontaire, à la mise en scène de leur
propre aliénation, je perçois comme un écho lointain à une histoire plus
récente et plus personnelle, liée à l’immigration maghrébine.
Un nœud poétique est
possible entre ces deux histoires, ces deux souvenirs, et j’y perçois le point
de départ de quelque chose qui est à construire. Dans le cadre de ma pratique
de la sculpture, je souhaiterais réaliser ensuite un ensemble figurant ces
vingt recrues, leur donner un corps. Je ne peux pas dire grand chose de cet
ensemble tant il sera déterminé par la première étape de la recherche
et par ses extensions
plastiques dans l’atelier, mais je travaille actuellement à la réalisation de
sculptures à partir d’empreintes du corps humain et cette technique me semble
pertinente et en adéquation avec cette volonté de donner une matérialité à
cette mémoire défaillante, fragmentaire et abîmée.